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Denis Durand : "La BCE a besoin de trois vrais changements" ENTRETIEN RÉALISÉ PAR KEVIN BOUCAUD JEUDI, 22 JANVIER, 2015 L'HUMANITÉ

Entretien avec l'économiste, secrétaire général de la CGT de la Banque de France et membre du PCF, Denis Durand qui revient sur l’enjeu d’une autre politique monétaire.

La Banque centrale européenne (BCE) devrait annoncer aujourd’hui qu’elle se lance dans des rachats de dettes publiques. Comment accueillez-vous cette nouvelle ?

Denis Durand Je pense que c’est un événement important pour au moins deux raisons. La première est qu’il faut à tout prix que la BCE fasse quelque chose : la zone euro est au bord de la déflation et le FMI a encore révisé à la baisse ses prévisions de croissance (à 1,2 % – NDLR), alors qu’elles étaient déjà faibles. Ensuite, il y a une pression qui monte pour demander un changement radical de la politique monétaire. La poussée électorale de Syriza en Grèce traduit ce besoin. Mais il faut être conscient que ce ne sera pas suffisant pour combattre la déflation, car la BCE veut bien tout changer, à condition que cela favorise les marchés financiers. C’est pour cela que ses mesures ne marcheront pas. Elle va inonder le marché de liquidités, il en fera ce qu’il veut et spéculera avec, ce qui risque de nous mener à une nouvelle crise et de prolonger l’appauvrissement de l’Europe en cours. Dans le même temps, les dirigeants européens comptent poursuivre dans la voie de l’austérité. La précarisation de l’emploi et les pressions sur le pouvoir d’achat continueront de peser sur l’inflation.

Que devrait alors faire la BCE ?

Denis Durand Il faut qu’elle renverse ses objectifs. Elle doit favoriser le renforcement des services publics plutôt que les intérêts des marchés financiers. Pour cela, la BCE doit procéder à trois changements. D’abord, elle doit racheter massivement des dettes publiques par création monétaire pour les faire fondre. Il faudrait se servir de cette monnaie pour soutenir les services publics et pas pour renforcer la rentabilité du capital. En prêtant à un taux d’intérêt à 0 %, la charge de la dette – qui représente en France une somme équivalente au budget de l’éducation nationale – diminuerait, ce qui aiderait les États à sortir de la tutelle des marchés financiers. Deuxièmement, la BCE doit prêter en priorité aux banques qui financent des projets utiles au développement de l’emploi, à la création de richesses ou au renforcement de la protection de l’environnement et à la transition énergétique, plutôt qu’à celles qui recherchent la rentabilité. La BCE pourrait refuser de prêter aux banques qui spéculent ou sinon pratiquer leur imposer des taux dissuasifs. Pour finir, il faut développer de nouveaux moyens pour financer les services publics, dont nombre de pays comme la France ou la Grèce ont besoin. Pour cela, depuis des années, le PCF, le Front de gauche, ou Syriza proposent la création d’un fonds de développement économique, social et écologique européen. Ce dernier subventionnerait les services publics. Il serait financé par la BCE, qui prêterait directement à ce fonds à des taux d’intérêt nuls, ce qui n’est pas contraire aux traités européens.

Le prochain gouvernement grec risque d’avoir de forts besoins de financement. Est-ce que cette mesure sera suffisante ?

Denis Durand Non, la Grèce a besoin des trois mesures que j’ai décrites précédemment. C’est un combat qui nous engage tous, pas seulement à l’échelle européenne, mais également à l’échelle mondiale. Car l’enjeu est de sortir de l’emprise des marchés financiers et du pouvoir du dollar américain. C’est en réalité une lutte des classes, car une minorité accapare de plus en plus de richesses.